
Queer Gaze est la rubrique de notre journaliste Timé Zoppé sur le cinéma LGBTQ+
ELOI : « Les dessins animés m’ont vite fait comprendre qu’on pouvait ne pas être dans la norme. J’en ai beaucoup binge watché, très tôt, vers 3 ou 4 ans. Je me dis ça rétrospectivement bien sûr, mais je pense qu’il y avait un rapport à la queerness par le dessin, et par le fait que les personnages ne sont pas forcément humains, et donc sortent des normes. Ça permettait de l’interprétation. J’en regardais tout le temps avec mon frère, Le Kaiju [artiste et producteur·ice de musique, comme Eloi, ndlr], qui est queer aussi. On se réveillait hyper tôt, avant tout le monde, et on regardait des dessins animés tous les deux. On était à fond. D’ailleurs, plus tard, mes premières études d’art, c’était dans le cinéma d’animation.
Petite, je regardais énormément la chaîne Cartoon Network. En particulier Bob l’éponge, qui à mon sens est gay. Son personnage, celui de Patrick l’étoile de mer, leur relation à tous les deux… ça paraît un peu con, mais pour moi c’était hyper évident. Il y avait aussi des dessins animés genre Kim Possible, avec des personnages féminins forts. Mes parents se sont rencontrés dans une boîte de production de télé qui faisait les Totally Spies. Pareil : pour moi, c’était des personnages de meufs fortes, et elles étaient les personnages principaux, ce qui n’était pas forcément l’image que me renvoyait la société.
Je pense que le premier film queer que j’ai vu, c’est Naissance des pieuvres [de Céline Sciamma, 2007, ndlr]. Ma mère travaillait pour la télé, elle avait une énorme filmothèque chez nous. Ça m’arrivait de choper des films, des DVD dont la pochette me donnait envie. J’avais vu comme ça Naissance des pieuvres très tôt, sans l’avoir dit à ma mère. Ça m’avait fait un truc bizarre. C’était presque trop profond. Ça m’avait fait du bien, mais pas totalement. Il y a beaucoup de trucs douloureux dans le film. Je m’étais dit « Ah ok, ça va être ça… » Je devais avoir pareil 11-12 ans. Pendant des années, je n’ai pas été out, j’ai eu des relations un peu similaires à celles de ce film, des amitiés ambiguës. Et vu que je n’avais pas l’âge de comprendre forcément toutes les clés du film, ça m’avait rendue triste.
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Un peu après, quand j’étais capable de downloader des films moi-même, j’ai pu voir But I’m a Cheerleader [comédie de Jamie Babbit, 2000, ndlr]. J’avais un Mac dans ma chambre, genre les vieux modèles en mode alien. Je regardais des tops de films à voir sur internet. But I’m a Cheerleader m’avait vraiment marquée parce que j’avais jamais vu ça. En plus, j’étais très branchée pop culture, le film est dans tous les codes que j’aime. Et puis… Natasha Lyonne ! Dans le film, les personnages qu’on peut percevoir comme queer sont très divers, c’est aussi ça qui était nouveau. C’est-à-dire qu’on ne peut pas vraiment les catégoriser comme homos selon les codes classiques, c’est un peu plus déconstruit.
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Vers 13-14 ans, j’ai regardé la série The L World de ouf. Non-stop pendant un an, toutes les saisons à la suite. Je trouvais les personnages trop stylés, j’étais trop fan. J’ai compris que c’était un peu daté par rapport à moi. Je suis née en 1998 [la série a été tournée entre 2004 et 2009, ndlr]. J’étais trop dég parce que j’avais l’impression que cette culture lesbienne n’existait pas en France. Moi, j’avais pas d’entourage queer à l’époque. Ado, j’ai été beaucoup en internat, un peu partout en régions. Même quand j’ai passé mon bac, à Paris, j’étais dans le 16ᵉ, c’était pas très gay… Du coup, c’était un peu un fantasme d’être lesbienne aux Etats-Unis dans ce temps d’avant.
« En école d’art, c’était comme si tout s’ouvrait et que les personnes étaient enfin là. »
Après l’adolescence, dès que je suis entrée en école d’art, c’est un peu cliché mais la communauté queer a été beaucoup plus présente et assumée. C’était comme si tout s’ouvrait et que les personnes étaient enfin là. J’ai commencé à construire toutes mes amitiés, un cercle queer. J’ai fait mon coming out au tout début de l’école, je le savais depuis très longtemps mais c’était beaucoup plus facile dans ces espaces-là. C’est aussi là que j’ai construit une culture queer.
J’ai rencontré des gens comme Luisa Pastran, qui bossait à La Clef [cinéma indépendant d’art et d’essai associatif parisien, ndlr]. C’est beaucoup par elle que je découvre des films. Elle fait des projections un peu pirates de films queer. C’est hyper important d’avoir des personnes comme elle qui créent des événements. Sinon, tu ne vois pas grand-chose, tu es un peu tout seul pour trouver toutes les références. J’ai un entourage qui m’inspire et m’amène des choses qui me font réfléchir, même par rapport à mon travail, à ce que j’ai envie d’exprimer. C’était aussi le cas dans le cadre de l’école, parce qu’il fallait développer cette réflexion-là, parler de son identité dans son travail.
Aujourd’hui, dans mes visuels, dans mes clips, j’ai des inspirations du côté du cinéma queer. Des trucs qui me font kiffer, genre Gregg Araki. Et puis il y a eu la rencontre avec Alexis Langlois. J’ai vu et adoré ses courts métrages assez tôt. Pour le clip de « Call Me » qu’on a fait ensemble, je lui ai demandé que ce soit autant son projet que le mien, ce qui n’est pas le cas pour tous mes clips.
Pour Blast., il y a une influence de Love Lies Bleeding [de Rose Glass, 2024, ndlr], que j’avais vu juste avant de commencer à construire le projet. J’ai des critiques à faire sur le film, mais il m’a beaucoup marquée, surtout dans le rapport au corps. Selon les clichés, Kristen Stewart a une big dyke energy [elle est butch, virile, ndlr] et l’autre est censée être fem [d’apparence plus féminine, ndlr], sauf qu’elle est aussi hyper masc [ce deuxième personnage, joué par Katy O’Brian, est bodybuildeuse, ndlr]. Je trouve ça trop intéressant. Ça trouble les projections qu’on a d’un couple lesbien ou d’une rencontre lesbienne. C’est un truc que j’ai injecté dans le projet, avec plein d’autres références, plutôt gays.
Il y a un autre film que m’a montré Luisa, Personal Best [de Robert Thorne, 1982, sur une sportive olympique qui noue une relation avec une concurrente, ndlr]. Pareil, il y a tout un rapport au sport et à la queerness. Ça me plaît, toute cette notion du corps dans la performance, dans plein de champs différents. »
: En concert le 1er avril à l’Olympia à Paris, puis en tournée en France