
Queer Gaze est la rubrique de notre journaliste Timé Zoppé sur le cinéma LGBTQ+.
Mon éducation à la queerness au travers des images de cinéma s’est beaucoup faite par des figures féminines. Parce que mon père aime une seule chose dans la vie : Almodovar ! Et la culture hispanique, parce qu’on est espagnol dans la famille. Il y avait aussi ces grandes figures féminines : Rossy de Palma, Carmen Maura et Victoria Abril, qui avait déjà quelque chose de Loli, son personnage dans Gazon maudit de Josiane Balasko (1996). J’ai compris plus tard qu’elles étaient des figures queer et ça m’a pas mal nourri.
Après, mon imaginaire queer s’est beaucoup développé sur la « non-image » dans le cinéma, je pense notamment au film Sexe Intentions (1999) de Roger Kumble que j’adorais quand j’étais jeune, où il y a un personnage gay qui est payé pour avoir une relation avec un mec hétéro. Rien n’est montré, mais la suggestion de cette homosexualité ou de cette bisexualité, ça me rendait fou ! Je pense aussi à Elephant (2003) de Gus Van Sant, quand les deux gamins qui s’apprêtent à faire la tuerie s’embrassent, comme deux ados complètement perdus qui s’apprêtent à faire quelque chose de fou et qui du coup se disent “Y a plus de tabou, y’a plus rien qui tient”.

A l’adolescence, avec les premiers réseaux sociaux, MySpace et tout, j’ai eu la chance de me retrouver dans les groupes de personnes qui allaient voir les films de Bruce LaBruce, John Waters, Gregg Araki… J’ai grandi à Toulouse, où il y avait pas mal de cinéma arty et indépendants, donc on avait quand même la possibilité de voir ces films-là. J’étais dans des petites communautés qui organisaient des espèces de mini-festivals où ces films passaient. Donc j’ai été beaucoup marqué par cette imagerie très pop, très queer, au-delà de gay, très colorée, très saturée, très engagée. Épileptique, quoi !
J’ai appris ce qu’était le cabaret en le faisant. Je suis directement arrivée chez Madame Arthur [le premier cabaret travesti de Paris, ouvert en 1946, ndlr] qui reste un lieu d’histoire queer primordial, un des premiers à avoir accueilli des personnes travesties sur scène et aussi et surtout des personnes trans. Pour moi, il y a cette idée qu’une fois qu’on s’est débarrassé de tous les tabous, et notamment du tabou ultime qui est celui du genre, ça ouvre un champ d’exploration artistique infini.
Parmi les films de cabaret qui m’ont marqué au cinéma, je pense à Moulin Rouge (2001) et Roméo + Juliette (1996) de Baz Luhrmann, tous ces films qui ont quelque chose de camp, de débonnaire. Tous les films que j’ai cités avant ont justement cet élément du cabaret qui est celui du camp, du kitsch, de l’outrance, des mondes un peu épileptiques dans lesquels il n’y a que du trop et pas de ridicule. J’aime beaucoup les films musicaux en général et j’ai beaucoup aimé Phantom of the Paradise (1974) de Brian de Palma, qui était vraiment mon film favori dans ma fin d’adolescence et que j’ai poncé. Le Rocky Horror Picture Show (1975) de Jim Sharman, évidemment ! C’est typiquement un film qu’on s’est passé sous le manteau avec les copains au lycée.

Je trouve qu’aujourd’hui les conditions de création du cinéma indépendant sont de plus en plus compliquées, et que c’est ahurissant et regrettable de voir que tous les films queer qui ont de la visibilité sont majoritairement signés par des mecs blancs cis. J’ai suivi de près avec un peu de tristesse ce qui s’est passé autour de Jim Queen (2026) [des spectateur-ices ont reproché au film un manque de diversité et des clichés homophobes, ndlr] de Nicolas Athané et Marco Nguyen, et pour moi c’est représentatif d’un monde où ces histoires ont du mal à se raconter. Quand un film queer important pour la communauté sort, je me bouge pour aller le voir. Et si j’y vais pas souvent, c’est peut-être aussi qu’il n’y en a pas assez !
Je suis en couple avec une femme trans et je n’ai rien à me mettre sous la dent en termes de représentation. À 37 ans, il y a plein de choses que j’aimerais comprendre grâce à des représentations au cinéma, et la dernière fois que j’ai vu un film qui montrait une histoire comme celle-là, c’était Laurence Anyways (2012) de Xavier Dolan – on parle d’un film qui a de l’âge. On ne voit pas assez de films réalisés par des personnes trans, par des femmes, notamment des films sur la queerness réalisés par des femmes.
Ce que j’aimerais aujourd’hui, c’est qu’il y ait un queer gaze au cinéma sur tout un tas de choses. J’adorerais voir un film sur l’architecture fait par une personne queer, avec ce regard-là, sans que ce soit le thème central. Je trouve que dans les archives de John Waters, Gregg Araki, on retrouve un queer gaze posé sur des choses qui ne parlent pas de ça.
