
Un battement d’ailes de corbeau qui s’abat sur la caméra : c’est dans ce fracas inquiétant que le film de Dylan Southern s’ouvre, avant de nous projeter dans un salon douillet et faiblement éclairé. Un homme au regard erratique, deux petits garçons qui vont bientôt au lit, et le mélange de stupeur et d’épuisement qui est celui, on le comprend vite, de la fin d’un jour de funérailles.
Le film est assez fidèle au très beau roman de Max Porter dont il est adapté, intitulé Grief is a Thing With Feathers (La douleur porte un costume de plumes, en français) et dans lequel un père et ses deux garçons, terrassés par le décès soudain de leur femme et mère, reçoivent la visite d’une étrange créature, corbeau doué de parole qui s’installe auprès d’eux, équipé d’une verve sarcastique et d’une détermination sans faille.
Dans le livre, le père est un écrivain qui travaille sur le célèbre poète anglais Ted Hughes, et notamment son œuvre Crow. Le titre du roman, comme du film, fait par ailleurs référence à un poème d’Emily Dickinson, Hope Is The Thing With Feathers.
Ce double patronage poétique, le film de Dylan Southern le digère pour le transposer visuellement avec une certaine virtuosité – ici, le père n’est d’ailleurs plus écrivain, mais auteur de romans graphiques.
Découpé en quatre chapitres (« Dad », « Crow », « Boys » et « The Demon »), le film trempe d’abord (un peu longuement) dans le lyrisme sombre et la désolation qui imbibent l’œuvre de Hughes, s’offre quelques séquences cauchemardesques réussies mêlant le gore et l’épouvante, bifurque en s’attachant brièvement au point de vue des deux enfants vers une tendresse désarmante, et réussit l’exploit de transposer à l’écran le fantasmagorique « truc en plumes » du titre et du roman, un corbeau décharné et vouté de taille humaine, lucide, narquois et parfois franchement drôle.
Fort de son expérience de réalisateur de documentaires musicaux (No Distance Left to Run, sur le groupe Blur, et surtout Shut Up And Play the Hits, sur LCD Soundsystem), Dylan Southern rassemble en outre une B.O. envoutante, mêlant du blues à des titres de Damon Albarn, The Cure ou Meredith Monk.
Mais c’est surtout la performance de Benedict Cumberbatch qui force l’admiration, le film travaillant le visage et le corps de l’acteur comme pour un désenvoutement (avec crises de larmes, transes et hallucinations), comme pour accompagner le « sad, bad dad », tel qu’il se désigne lui-même, du chaos vers une possible lumière.
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