
Comment avez-vous vécu le sacre de Flow aux derniers Golden Globes et aux Oscars ?
Ron Dyens : C’est une immense joie et une grande fierté, parce que c’est un événement historique pour un film d’animation européen et français indépendant. Ce film est tellement extraordinaire, atypique… Il provoque des choses chez les spectateurs partout où il est distribué. J’imagine que si ça devait arriver avec un film, il fallait que ce soit celui-là.
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Pour avoir un ordre de grandeur, quel est le budget des films d’animation habituellement sélectionnés dans les grandes cérémonies américaines ?
Avec Flow, c’est un peu spécial, parce qu’on a vraiment cassé le marché. C’est un film qui a coûté 3 millions et demi d’euros et, pour vous donner une idée de la performance, qui a coûté dix fois moins cher que le film d’animation le moins cher qui a remporté un Oscar jusque-là, Pinocchio [de Guillermo del Toro, qui avait remporté l’Oscar du meilleur film d’animation en 2023. Le film était doté d’un budget de 35 millions de dollars, ndlr].
Il est aussi soixante fois moins cher que Toy Story 3 [200 000 millions de dollars de budget, ndlr] ou Vice-Versa [175 millions de dollars de budget pour le premier, sorti en 2015, et 200 millions pour son deuxième volet, sorti en 2024, ndlr].
Vous avez posté sur LinkedIn un message dans lequel vous comparez l’accueil fait par la presse internationale à ce doublet triomphal. Vous regrettez que la presse française ne se soit pas emparée de ce succès, contrairement à la presse américaine…
Ce n’est pas que par rapport à la presse américaine. La presse belge par exemple s’en est fait l’écho. Le soir même, notre coproducteur belge [Gregory Zalcman, qui a cofondé avec Alon Knoll en 2009 la société de production belge Take Five, ndlr] a été extrêmement sollicité, alors que moi, je n’ai reçu aucun message, ni de la presse, ni des autorités de tutelle, que ce soit le CNC ou les politiques. J’ai juste reçu les félicitations de Renaud Muselier [président du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, ndlr], puisqu’on a le soutien de la région Sud. J’ai été extrêmement surpris parce que, comme je le répète, c’est quelque chose d’historique. La France finance 44,8% du budget du film, et on a fait toute l’animation en France [selon ce bilan publié par la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Belgique a produit Flow à hauteur de 10% ; la Lettonie, via la société Sia dream well studio, à hauteur de 46%, et la France à hauteur de 44%, ndlr].
Quelle est votre histoire personnelle avec Flow ? Qu’est-ce qui vous a convaincu du projet ?
Mon travail de producteur, c’est de chercher les talents là où ils se trouvent. J’ai eu la chance de voir le précédent film de Gints Zilbalodis, Ailleurs, qui avait gagné le Prix Contrechamp au Festival d’Annecy en 2019. J’ai été totalement époustouflé, littéralement hypnotisé par ce film [sur un jeune garçon qui, après une catastrophe aérienne, se réveille suspendu à un parachute, accroché à un arbre, dans un paysage sauvage, ndlr]. J’ai dit au réalisateur que s’il cherchait un producteur, je serais intéressé. Il m’a envoyé son projet fini, alors que notre société n’avait jamais produit de 3D jusque-là.
Son projet, un peu comme l’a été The Artist [film muet du Français Michel Hazanavicius, qui avait remporté cinq Oscars en 2012, ndlr], c’est le genre de projet qu’on n’est pas censé produire : les animaux ne parlent pas, ne sont pas anthropomorphisés. Mais il faut savoir pourquoi on fait du cinéma : est-ce que c’est pour faire comme les autres ? Ou est-ce que c’est pour encourager des voix différentes ? Moi, je conçois mon métier comme ça. C’est-à-dire que chaque film que je vais produire, que ce soit en court métrage ou en long, se doit d’être unique.

Cela fait vingt-cinq ans que vous avez créé Sacrebleu productions, et vingt ans que vous vous êtes lancé dans le cinéma d’animation, avec Imago… de Cédric Babouche (2005). Quelles ont été les grandes évolutions du secteur dont vous avez été témoin ?
Je suis arrivé à un moment où le secteur était en plein développement. Il y avait Kirikou et la sorcière [sorti en 1998, ndlr], Les Triplettes de Belleville [2003, ndlr]… Mais en même temps il y avait beaucoup de producteurs frileux, et en particulier dans le cinéma. Et donc j’ai pris le train en marche, en essayant d’amener quelque chose. Je venais du live et j’ai toujours considéré que c’est le scénario qui fait un film, et non pas l’image. D’autant plus dans l’animation, où on peut très vite se réfugier dans le visuel – c’était l’époque de l’arrivée de la 3D, avec Toy Story. J’avais l’idée que si vous êtes emporté par l’histoire, vous acceptez aussi que le graphisme puisse ne pas vous plaire au début, mais puisse vous transporter. Et ça, ça m’est déjà arrivé sur des films précédents, notamment L’Extraordinaire Voyage de Marona [de la Roumaine Anca Damian, sorti en 2019, ndlr].
En France, il y a de nouveaux regards, de nouvelles façons de raconter des histoires, techniquement et narrativement. Je pense aussi bien à Benjamin Renner [Ernest et Célestine, 2012 ; Le Grand Méchant Renard et autres contes…, 2017, ndlr] qu’à Rémi Chayé [Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, 2020, ndlr]. Ces films français ont marché et ça a contribué au fait de pouvoir bénéficier de fonds dédiés à l’animation, et à créer des écoles.
Par rapport aux innovations techniques et technologiques, et en particulier l’irruption de l’I.A., quelle est votre position ?
Tout est en extrême et profonde mutation, que ce soit avec les ordinateurs quantiques [dont l’une des particularités pourrait être de superposer les informations, de pouvoir explorer deux choses en simultané, contrairement à un ordinateur binaire, ndlr] qui vont bientôt arriver, ou le développement des logiciels libres de droit comme Blender [logiciel de modélisation et d’animation 3D, ndlr]. On est dans un moment où toutes les cartes sont rebattues. Je pense qu’il faut essayer de créer, garder, renforcer des garde-fous. Certaines personnes encouragent vivement la démocratisation de l’intelligence artificielle avec dans l’idée qu’elle réalise carrément des longs métrages à 100%. Ce serait une catastrophe. Mais toutes ces évolutions m’intéressent. J’ai une super équipe à Sacrebleu qui est capable de répondre à cette problématique des nouvelles technologies.
On a un projet à venir qui sera fabriqué avec un outil qui s’appelle Quill [un logiciel de peinture et d’animation pour la réalité virtuelle, qui fonctionne avec des casques et qui sert à créer des peintures 3D et des dessins-animés, ndlr]. Et notre première expérience en réalité virtuelle a d’ailleurs gagné le Grand Prix de la section Venice Immersive à la dernière Mostra de Venise [le projet hybride Ito Meikyu de Boris Labbé, qui croise des références à l’histoire de l’art et à la littérature japonaises, ndlr]. Même si c’est un projet expérimental, il raconte aux spectateurs quelque chose de l’ordre de l’intime.

Quels sont vos projets à venir ?
Il y a un film super qui s’appelle Le Royaume des oiseaux, réalisé par un Brésilien, Wesley Rodrigues. C’est un projet absolument magnifique, un film shakespearien, rempli de poésie et de violence, qui parle de réalisme magique. Et puis on a un superbe projet d’adaptation d’un roman graphique qui s’appelle La Brigade Chimérique, et qui serait réalisé par Louis Leterrier et Antoine Charreyron. C’est une uchronie qui part d’un postulat très simple, en imaginant ce qui se passerait si Marie Curie avait inventé les premiers super-héros, en créant des bombes au radium lors des grandes batailles de la Première Guerre mondiale. Ça fait envie, hein ?