
Dents ultra-blanches et soigneusement alignées, lèvres repulpées, nez affinés, pommettes saillantes, sourcils minutieusement dessinés, symétrie faciale impeccable : face aux évolutions des normes de beauté et à la démocratisation des procédures esthétiques, de plus en plus d’acteurs et d’actrices affichent un visage calibré selon les standards esthétiques très contemporains. Jusqu’ici, rien de problématique. Mais lorsque ces mêmes personnes doivent nous transporter en plein milieu de l’Antiquité, du Moyen Âge ou de la Renaissance, la crédibilité de l’histoire en pâtit. En un coup d’œil, le spectateur devine que cette Hélène de Troie à l’écran a sans doute déjà vu un smartphone dans sa vie.
Bienvenue dans l’ère de l’iPhone Face, cette dissonance esthétique qui trouble le réalisme des nouveaux films d’époque. Récemment, des castings comme ceux de Daisy Jones & The Six (2023) avec Riley Keough, Suki Waterhouse et Camila Moronne, Persuasion (2022) avec Dakota Johnson, Le Roi avec Timothée Chalamet et Lily-Rose Depp (2019), La Demoiselle et le Dragon avec Millie Bobby Brown (2024), ou encore l’annonce d’une nouvelle adaptation des Hauts de Hurlevent avec Margot Robbie et Jacob Elordi ont suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, tant le physique des rôles principaux semble anachronique.

Dans une industrie où chaque détail compte pour transporter les spectateurs dans une autre époque, le visage des comédiens peut-il vraiment être un frein au réalisme historique ?
La peau lisse
Julien Magalhães, auteur et spécialiste en histoire des apparences, nous explique que « certains visages sont stylisables pour correspondre à une époque » mais que les transformations esthétiques contemporaines compliquent cette adaptation. Il cite l’exemple de Nicole Kidman : « Il y a trente ans, dans Portrait de femme de Jane Campion, elle avait absolument le visage de ces femmes de la fin du 19e siècle qu’on peignait à l’époque. Mais aujourd’hui, c’est devenu très compliqué de la filmer, encore plus dans des films historiques. Dans The Northman [film de Robert Eggers qui se passe chez les Vikings, au Xe siècle, et sorti en 2022, ndlr] par exemple, c’était bizarre ».

Les directeurs de casting jouent alors un rôle déterminant pour éviter les anachronismes. Sandie Galan Perez, directrice de casting pour La Nouvelle Femme (2023), un film retraçant le parcours de Maria Montessori, explique que le choix des comédiens sur ce film a reposé sur une étude minutieuse des visages de l’époque : « On a regardé beaucoup de photos de Maria Montessori et des hommes et femmes des années 1900 qui montraient une certaine longueur de cheveux et des visages plutôt allongés, par exemple.»
Pour elle, le naturel et la singularité des visages des protagonistes est primordial pour la crédibilité d’un film d’époque, mais cela devient de plus en plus difficile à trouver. Sur un précédent film, elle raconte avoir dû chercher une actrice d’une soixantaine d’années pour un premier rôle. Surprise : « Le film parlait d’une femme de classe populaire qui ne lui permettait pas a priori d’avoir recourt à la chirurgie esthétique. On s’est rendu compte qu’une actrice connue dans ces âges-là et au visage naturel, il n’y en a pas beaucoup. On s’est retrouvé avec une liste d’actrices potentielles pas bien longue. »
Par ailleurs, certaines tendances cosmétiques modernes posent un défi supplémentaire dans la recherche du casting parfait : « Les sourcils tatoués sont un vrai casse-tête pour les maquilleurs, par exemple, alors on essaye d’y penser en amont. »
Infidélité historique
Malgré ces précautions, la fidélité historique doit composer avec de nombreux autres facteurs, inhérents aux productions audiovisuelles, au travail en équipe et aux exigences économiques. A commencer par le fait que tous les réalisateurs ne sont pas forcément à cheval sur l’époque, comme nous l’indique Mathilde Humeau, cheffe maquilleuse (Marie-Antoinette, Illusions perdues, Coco avant Chanel…).
Ensuite, certaines têtes d’affiche sont nécessaires pour financer le film – que leur visage corresponde aux canons historiques ou non. Par ailleurs, les comédiens n’acceptent pas toujours d’aller dans le sens de la réalité historique : « Par exemple, un homme des années 1940 avait rarement du poil au visage. Aujourd’hui, c’est l’inverse, et il est très difficile de demander à des hommes actuels de jouer le jeu » La solution ? Les postiches, qui représentent toutefois un coût supplémentaire à prendre en compte : « Si on n’a pas le budget, on doit s’adapter aux visages. Mais face au botox et aux injections, on ne peut pas faire grand-chose. »
En effet, les visages trop lisses posent parfois des problèmes de crédibilité : « J’ai eu affaire à une comédienne qui avait eu recours à des injections, sauf que son personnage était dans la misère, en guenille, sale, alors il a fallu tout casser esthétiquement. C’est très difficile de transformer un visage lisse en visage pas lisse », détaille Mathilde Humeau.
Le phénomène de l’iPhone Face soulève finalement une question fondamentale : la fidélité historique est-elle essentielle dans la fiction ? Certaines productions, à l’image de La Chronique des Bridgerton, revendiquent volontiers une version fantasmée et “Instagram-friendly” du passé.
Ce choix s’inscrit dans une volonté de rendre les personnages attractifs pour le public actuel. Est-ce qu’on voudrait vraiment voir Chris Pine en combo coupe aux bol et dents jaunâtres dans un film se déroulant au Moyen Âge ? Pas sûr. Julien Magalhães souligne cette logique en expliquant qu’un acteur « est aussi là pour donner une certaine impression du personnage. Par exemple, ce qui était à la mode au début des années 1950, c’était les coiffures très bouclées, très permanentées et près de la tête. Quelque chose qui pour nous fait vraiment mamie. Donc pour donner l’apparence de quelqu’un qui est moderne à cette époque-là, on prendra une coiffure qui a l’air moderne pour nous. C’est pareil avec le maquillage ».
Ainsi, nous ne touchons jamais vraiment du doigt la réalité historique au cinéma, puisqu’une esthétique modernisée joue un rôle essentiel pour une lecture compréhensible des personnages. Il semble aussi techniquement impossible de reproduire une réalité historique. « Toutes nos sources d’histoire au cinéma, c’est de la fiction », rappelle Julien Magalhães. « Les portraits royaux, les portraits de gens importants, c’est comme les couvertures de magazines aujourd’hui, des fictions aussi retouchées que nos photos actuelles. » Ainsi, la représentation du passé est déjà une construction imaginaire et rend vaine toute volonté de restituer une « vérité » absolue.
Tous les mêmes
De manière générale, le cinéma fait face à un problème global d’uniformisation des visages de ses acteurs, alimentée par une culture de l’image mondialisée et une société toujours plus obsédée par la recherche du visage « parfait ». Si le cinéma européen semble encore relativement préservé de cette standardisation, le phénomène s’intensifie, notamment avec la généralisation des interventions esthétiques chez les jeunes générations.
Pour Sandie Galan Perez, cette évolution est préoccupante : « C’est assez terrifiant, car cela uniformise le paysage cinématographique. On a l’impression de toujours voir la même personne, ce qui fait disparaître l’individualité des personnages. » Alors, est-ce que la jeune génération est condamnée à ne plus pouvoir jouer dans des films historiques ? « Oui, si on parle purement de physique, je pense qu’en effet les choses ne vont pas dans la bonne direction », admet la directrice de casting.
Pour Julien Magalhães, au cinéma, l’enjeu ne se limite pas à l’apparence des acteurs, mais repose avant tout sur la créativité déployée pour les incarner dans des rôles historiques : « Que ce soit dans Nosferatu ou Le Roi, je peux croire que Lily-Rose Depp est une femme du 19e ou du 12e siècle, s’il y a une équipe qui l’amène à ça. Le problème n’est donc pas qu’elle ne devrait pas jouer des rôles historiques, mais que si cette question est traitée de manière trop superficielle, son visage restera identique d’un film à l’autre. Et ça, pour moi, ce n’est pas du cinéma, ça ne me fait pas rêver. »
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Ainsi, au-delà de la question de l’apparence, c’est la diversité des visages qui permet au cinéma de préserver son authenticité et sa capacité à faire voyager le spectateur. Pour Sandie Galan Perez, la diversité à l’écran est primordiale : « C’est notre responsabilité de directeurs de casting de continuer à donner de la visibilité à des corps qui ne correspondent pas aux canons esthétiques dominants. »
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