
Quand on voit Smithereens et Recherche Susan désespérément, on se dit qu’on aurait aimé connaître New York à cette époque, cette liberté, ces looks… Pourquoi ces films font ça selon vous ?
New York… J’ai eu la chance d’y être à ce moment-là. C’était une période unique, la fin des années 1970, le début des années 1980. Juste avant ça, la ville a fait faillite. Et c’était pas mal parce qu’on était jeunes, on n’avait pas beaucoup d’argent, mais tout était bon marché. On pouvait avoir un appartement, la nourriture ne coûtait pas cher. C’était un peu comme un territoire hors-la-loi. Donc beaucoup d’artistes et d’étudiants étaient là, c’était facile de créer. On pouvait décider de monter un groupe et un bar vous laissait jouer, comme au CBGB’s… Du coup, c’était très vivant, avec beaucoup de croisements entre la scène musicale, les cinéastes, les artistes.
C’étaient aussi les débuts du graffiti. C’était incroyablement vibrant. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, New York est bien trop cher !
Vous filmez New York comme un espace d’exploration. Il y a beaucoup d’endroits en ruines, désolés… Comment c’était de tourner dans ces zones ?
Vous savez, j’étais très naïve, je venais d’une banlieue de Philadelphie très ennuyeuse et de classe moyenne. Je n’avais qu’une hâte : partir à New York. Et je ne savais pas à quel point New York était dangereuse. C’était merveilleux d’être jeune, sans peur. Je pense qu’être jeune, c’est savoir se réinventer. La plupart des membres de l’équipe de Smithereens étaient mes camarades d’école de cinéma. Personne n’était vraiment pro, mais on aimait les films. Et on ne connaissait aucune règle, on ne savait même pas qu’il fallait un permis pour filmer dans la rue.

Wren (Susan Berman) dans Smithereens, Susan (Madonna) et Roberta (Rosanna Arquette) dans Recherche Susan désespérement… Vos héroïnes se dérobent toujours aux autres. Qu’est-ce que vous aimez dans leur côté fuyant, en constante évasion ?
Quand j’avais leur âge, je voulais juste aller où je voulais. C’était aussi une époque de réinvention pour les femmes – c’est en partie ce que raconte Recherche Susan désespérément. Roberta se sent coincée dans sa vie bourgeoise, et fantasme sur l’idée d’être libre, ce qu’incarne bien le personnage de Susan.
Quant à Wren dans Smithereens, je me suis un peu identifiée à elle. Je ne suis peut-être pas aussi manipulatrice qu’elle, mais j’ai moi aussi cherché à faire partie d’un mouvement, d’une scène, d’une contre-culture, d’un moment. Elle ne sait pas trop comment s’y prendre, alors elle fait beaucoup d’erreurs. Il y a chez elle cette énergie, ce besoin de communauté. Elle ressemble aux jeunes femmes d’aujourd’hui qui, sur les réseaux sociaux, veulent être quelqu’un, faire quelque chose d’intéressant.
Wren fait des photocopies de son visage et les colle sur les murs. C’est la même impulsion aujourd’hui : tenter de se définir, vouloir être quelqu’un d’autre.
Si vous deviez imaginer ce que sont devenues vos héroïnes après la fin des films, que diriez-vous aujourd’hui ?
C’est intéressant parce qu’on avait tourné une autre fin pour Recherche Susan désespérément, qui a été coupée au montage. Susan et Roberta partaient ensemble en Égypte. Dans mon fantasme, elles allaient vivre plein d’autres aventures ensemble. On avait loué des chameaux et tourné dans une sorte de carrière de sable du New Jersey, qui appartenait à une usine de fabrication de verre. En post-production, on avait ajouté une pyramide en arrière-plan. Mais on a finalement préféré conclure avec cette scène dans un cinéma – à mon avis, c’était la bonne fin, une belle référence au pouvoir du fantasme. Quant à Wren, c’est plus compliqué. J’aime penser à elle comme à une survivante.

Dans Recherche Susan désespérément, Roberta devient soudainement amnésique, ce qui lui permet alors de mener une autre vie. Que feriez-vous si c’était possible pour vous ?
Vous savez, j’ai eu de la chance. Je ne sais pas si je changerais tant de choses. Quand j’étais ado, j’étais en colère, je m’ennuyais. C’est pour ça que je suis partie à New York. Mais si j’y étais née, peut-être que je n’aurais pas eu ce besoin de me dépasser, d’accomplir ce que j’ai fait. Les disputes avec mes parents, les mauvaises relations avec mes petits amis quand j’étais jeune – en y repensant aujourd’hui, ça m’a poussé à faire des films.
Ma carrière a aussi eu des hauts et des bas, et j’ai peut-être plus appris des bas que des hauts. Quand quelque chose ne marche pas comme prévu, ça oblige à repenser les choses, à se remettre en question.
Roberta recherche Susan à travers une annonce qu’elle passe dans le journal. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette idée ?
Eh bien, c’est un peu comme aujourd’hui avec les réseaux sociaux… Instagram, Facebook, TikTok, peu importe. Les gens utilisent ces plateformes pour se connecter avec des inconnus. Le monde était très différent avant Internet et les portables. Ces petites annonces dans les journaux étaient un moyen pour les gens d’entrer en contact. Souvent, c’était pour chercher l’amour. Pour moi, c’était un bon arc narratif : mettre en relation deux personnes aux vies complètement différentes. Roberta est une romantique, une mélancolique, une insatisfaite. En suivant les aventures de Susan, elle s’échappe de cette réalité.

💬 « Le New York de Recherche Susan désespérément n’est pas réaliste. Il est brut, mais aussi magique. »
Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette a apparemment été une inspiration pour Recherche Susan désespérément. Qu’est-ce que vous aimez dans ce film ?
J’ai vu ce film quand j’étais étudiante en cinéma, en 1975 ou en 1976. Ce qui m’a plu, c’est cette amitié féminine, ces deux femmes très différentes qui ne se connaissent pas, mais dont l’une devient fascinée, presque obsédée par l’autre.
J’adore aussi la référence à Alice au pays des merveilles. Dans Céline et Julie… et dans Recherche Susan désespérément, Julie et Roberta croisent toutes les deux une femme fascinante, comme Alice voit le Lapin blanc. Et elles choisissent de suivre ce lapin pour basculer dans un autre monde, une aventure, où les règles de la logique ne s’appliquent plus. Le New York de Recherche Susan désespérément n’est pas réaliste. Il est brut, mais aussi magique.
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Richard Hell a un grand rôle dans Smithereens. Avec son groupe The Voidoids, il avait signé un morceau, « The Blank Generation » (la génération du vide), qui a donné son nom à tout un mouvement artistique new-yorkais. Quelle était votre relation à ce mouvement ?
Au cinéma, ce mouvement a donné le « No wave cinema » [un mouvement né dans le Lower East Side new yorkais dans les années 1970-1980, mêlant mode de tournage guerilla, un mode d’expression brut et blasé, et les thèmes sombres de la no wave, mené notamment par des gens comme Amos Poe, Vivienne Dick, Lizzie Borden, ndlr]. Je m’y suis identifiée, mais en même temps, j’aime les histoires avec un début, un milieu, une fin. Beaucoup de films de ce mouvement étaient plus expérimentaux, moins narratifs. Ce que j’ai essayé de faire avec Smithereens, c’est un pont entre l’esthétique du « No Wave cinema » – tourné dans la rue, avec peu de moyens, et sans acteurs professionnels – et une narration plus structurée.
💬 « Tout le monde ne rentre pas dans ces standards, et on ne devrait pas être obligées d’y rentrer »
Dans vos films, la mode, le style ont une place très importante. Ça a été déterminant dans votre manière d’affirmer votre identité ?
Quand j’étais jeune, je pensais à devenir styliste, j’ai commencé des études dans la mode. J’ai vite réalisé que je voulais que les vêtements bougent, qu’ils racontent des histoires. Mon premier réflexe esthétique, c’est penser les choses en termes de design, de style. Évidemment, on retrouve ça dans mes films.
L’un des aspects qui me plaisait le plus dans la mode, c’était la possibilité de raconter une histoire sans trop de mots. Regardez la première scène de Smithereens : il y a cette femme debout dans le métro, et on sait tout de suite que Wren va lui voler ses lunettes de soleil. Elle doit les prendre. Finalement, c’est aussi la mode qui connecte Roberta à Susan- elle est fascinée par sa veste avec ce motif de pyramide.

Deux de vos films, Recherche Susan désespérément ou le moins connu She Devil (1985) – dans lequel Roseanne Barr se venge hyper astucieusement de l’infidélité de son mari – commencent par des scènes dans des salons de beauté. On sent que vos héroïnes ne s’y sentent pas à l’aise, par rapport aux standards, au mode de vie bourgeois… Partagez-vous ce sentiment ?
Oui. C’est aussi parce que, quand j’ai commencé dans les années 1980, il y avait encore peu de réalisatrices aux Etats-Unis, sinon Elaine May. En Europe, il y avait Agnès Varda, Chantal Akerman… Donc avoir une esthétique dite « féminine » me semblait important en tant que jeune féministe.
Un institut de beauté, c’est comme un temple qui représente tous ces codes féminins traditionnels : se faire belle pour tout le monde, pour les hommes. J’ai choisi d’utiliser cet espace, et j’ai voulu le détourner. She-Devil commence avec toutes ces belles femmes qui se parfument, qui se préparent… Et puis on voit Roseanne Barr. On se rend compte que tout le monde ne rentre pas dans ces standards, et qu’on ne devrait pas être obligées d’y rentrer.

Dans She-Devil, l’héroïne campée par Roseanne Barr fait littéralement exploser son foyer familial. Était-ce facile d’imposer une telle scène aux financiers à l’époque ?
Non, pas vraiment. Mais ce film a été produit après le succès de Recherche Susan désespérément. Le studio qui l’avait financé m’a donc laissée faire. Je ne pense pas qu’ils aient perçu She-Devil comme un film subversif. Moi, je le voyais ainsi, mais eux, peut-être pas. Mais comme Meryl Streep était au casting dans le rôle d’une écrivaine bourgeoise, ils ont dû se dire : « Ok, fais ton film. »
Pareil, Roseanne Barr était probablement la femme la plus populaire de la télévision américaine à l’époque. Donc, heureusement, ils m’ont laissée tranquille. À sa sortie, She-Devil a reçu des critiques très mitigées – je pense que la vieille génération de critiques, particulièrement les hommes, ne comprenait pas son style camp. C’est super de voir qu’aujourd’hui cette sensibilité là est mieux reçue.
Quels films réalisés par la nouvelle génération vous ont plu récemment ?
J’aime beaucoup le travail d’Emerald Fennell sur Saltburn. J’aime les comédies noires – on n’arrive pas trop à en faire aux États-Unis, la comédie américaine est généralement assez innocente. C’est merveilleux de voir que des Européens, des Britanniques comme Emerald Fennel savent jouer de cet humour sombre. Il y a quelque chose d’à la fois ludique et transgressif, à la théâtralité revendiquée, qui me plaît beaucoup.