
Fils de Plouc était porté par des anti-héros masculins, Aimer perdre nous parle de la lose au féminin. Une manière de sortir de votre zone de confort ?
Lenny Guit : Notre premier film parlait de deux frères, or on a une sœur. On s’est sentis bêtes de la laisser hors de l’histoire du premier, donc pour se venger, on a fait un film sur une fille…Qui n’a pas de frère !
Harpo Guit : Ça ne nous a pas posé de problème d’avoir une héroïne, au contraire, ça nous a stimulé pour trouver de nouvelles idées !
Vos personnages sont constamment pressés. La vitesse, c’est votre carburant comique ?
L. G. : On a des idées, mais pas une infinité non plus. En donnant au film un rythme effréné, ça donne l’impression que ça fourmille. Comme dans Les Simpson, où il semble y avoir mille couches de gags dans une image, ça nous excite parce que ça donne un aspect presque sensoriel : l’impression du film est aussi forte que l’histoire. On a ce goût, comme un shot.
H. G. : …et ça ne laisse pas le temps au gag de floper !
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Votre film ajoute une couche dynamique de chaos en reprenant les codes esthétiques de Tiktok et Snapchat…
H. G. : On travaille beaucoup l’image en post-prod, on va gratter, on va zoomer, on va étirer. On ne sacralise pas la pellicule. L’aspect collage vient de Tim & Eric [méconnus en France malgré leurs séries à succès sur la chaîne Adult Swim et leur film culte Billion Dollar Movie, Tim Heidecker et Eric Wareheim – croisé dans deux films de Quentin Dupieux – pratiquent un humour à la fois méta, malaisant et trash, ndlr], mais aussi [il prend un ton snob, ndlr] de Godard… La base ! En vrai, c’est le maître du collage. On essaie de trouver une idée pour chaque scène, chaque plan, dès le générique.
L. G. : On a une cousine qui nous a dit, juste avant de regarder Fils de plouc pour la première fois : « Les gars, je vous préviens, j’ai pas l’habitude de voir des films, je suis tout le temps sur les réseaux sociaux, donc c’est possible que je sorte mon téléphone si je m’ennuie. » On s’est alors dit qu’on aimerait faire un film devant lequel notre cousine n’ait pas besoin de sortir son téléphone.

Dans Aimer perdre, il y a une scène trash à base de menstruations. L’humour trash ou scato à la Judd Apatow ou les frères Farrely, c’est peu fréquent dans le cinéma comique actuel…
L. G. : Les films d’Apatow font partie de nos références, mais aussi Tim & Eric ou Eric Andre [connu pour « The Eric Andre show », une parodie de talk-show dopée au burlesque et au mauvais goût surréaliste, diffusée au départ sur Adult Swim, ndlr]. Le fait que ça existe nous légitime. On aime bien les fluides, les trucs à la John Waters. On a une ambition « 3D », on veut que le spectateur ait l’impression de se prendre des giclées de vomi. C’est excitant de tout salir.
H.G. : On adore quand la salle réagit. Les rires, déjà. Mais aussi les « aaah » de dégoût. C’est trop agréable. Pour Fils de plouc, on avait essayé de faire une séance en odorama, comme John Waters avec ses cartes à gratter [pour Polyester en 1981, avec la possibilité de sentir la beuh, le produit WC ou les excréments, ndlr], mais c’était trop compliqué.
On pense aussi à l’humour « mockumentaire » de Nathan Fielder (les séries The Rehearsal, Nathan for you et The Curse) dans la scène du casino d’Aimer perdre, avec Melvil Poupaud filmé à l’iPhone en train de jouer de l’argent avec l’héroïne, Armande Pigeon…
H. G. : Au départ, la scène devait être plus longue, mais la direction de production nous disait qu’on n’aurait pas le temps de tout faire : « Il faudra couper. » Donc a on a eu l’idée de tout faire à l’iPhone. Ça alliait en plus le fond et la forme, car les personnages n’ont pas le droit de filmer dans un casino, ils doivent se presser. On a tout mis en place avec cette idée que le spectateur se demande : « Est-ce que c’est une caméra cachée ? » Au final, tout est faux dans la séquence, il n’y a que des figurants.

On a cette impression devant la compétition de modélisme aérien : on se demande si c’est un sport inventé !
H.G. : C’est un vrai sport [des « pilotes » qui restent au sol font tourner en l’air des modèles réduits d’avion, reliés à eux par des câbles de 20mn, comme des cerfs-volants mais à moteur. Dans le modélisme aérien, le F2C est considéré comme la formule 1 du vol circulaire, les équipes doivent réaliser cent tours le plus vite possible, ndlr] On voulait faire ressentir la poésie et l’humour émanant de ce sport.
Le motif circulaire traverse tout le film…
L.G. : On essaie de mettre en place un jeu d’échos visuels, ça tisse une toile d’araignée.
H.G. : Plein de métaphores ont surgi, on s’est dit : « Comment rendre le scato poétique ? » Scato-poétique, c’est notre style.
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Vous avez tendance à coincer vos personnages dans des lieux exigus, ce qui provoque du burlesque avec l’effet d’agglutinement. Techniquement, c’est un défi ?
L.G. : Souvent, c’est une bataille avec les techniciens, qui ont besoin de place pour les lumières ou les micros.
H.G. : Ils nous disent : « Mais à l’image, on ne va pas le voir ! » Or, on sent dans un film, quand il n’y a pas d’espace. La caméra reste proche des comédiens, tous serrés. Ça nous parle ! On voit ça dans le cinéma japonais [il prend un ton pontifiant, ndlr], je pense à Kurosawa par exemple [il reprend sa voix normale, ndlr]. Sérieusement, même Fukasaku [réalisateur à qui on doit notamment Guerre des gangs à Okinawa, 1971, ou Le Cimetière de la morale, 1975, ndlr], c’est de la folie.
L.G. : Chez les Marx Brothers, il y a cette scène où ils sont dans une petite cabine, avec de plus en plus de gens qui rentrent. Voir des gens entassés, c’est drôle par essence.
H. G. : Et ça correspond à la galère, ce manque de place.
Maria Cavalier-Bazan est excellente en galérienne. Est-ce qu’elle a été aussi catastrophique que son personnage pendant le casting ?
H. G. : Elle a vraiment répondu au téléphone pendant le casting, alors qu’on l’avait écrit dans le scénario. Ça fait fausse histoire mais c’est vrai. Sinon elle était hyper partante pour les trucs gores ou dégueu. Pour elle, il y avait un truc politique à ce qu’une femme fasse ça à l’écran. Dans ses scènes de nu, elle nous disait : « C’est pas érotisant, hein, vous êtes sûrs ? » On lui disait : « Non non, t’inquiète ! » Elle voulait l’inverse de ça, un truc un peu crado.
Aimer perdre d’Harpo et Lenny Guit, UFO (1 h 26), sortie le 26 mars