Gilda, Rita, et l’histoire des sex-symbols hollywoodiens

Rita Hayworth revient cette semaine sur grand écran grâce à la ressortie de « Gilda », le film culte de Charles Vidor sorti en 1946, qui fit d’elle une star internationale. Sa métamorphose, tout sauf évidente, rappelle le destin souvent tragique des sex-symbols hollywoodiens.


Gilda de Charles Vidor (1946) © Park Circus
Gilda de Charles Vidor (1946) © Park Circus

1946. À l’écran, deux hommes s’apprêtent à rentrer dans un boudoir. On entend une femme fredonner, mais on ne la voit pas encore. « Gilda, are you decent ? » demande l’un d’eux. Seulement alors l’héroïne surgit, et envahit l’écran telle une étoile filante. « Me ? Sure, I’m decent », répond Gilda en rejetant ses cheveux en arrière, avant de réajuster son négligé sur son épaule nue.

Rita Hayworth vient de (re)naître au cinéma. L’actrice américaine a beau avoir déjà une immense notoriété et dix ans de carrière derrière elle, ce nouveau personnage de femme fatale la propulse dans une toute nouvelle dimension : celle du sex-symbol.

Naissance du sex-symbol

Le terme apparaît dès les années 1910, mais, encore aujourd’hui, il reste nébuleux. Pour l’universitaire Jeffrey A. Brown, spécialiste de la pop culture, il est « l’une des marques ultimes de la gloire » et désigne une « célébrité connue surtout, et parfois exclusivement, pour charme et son pouvoir érotique ». Mais à lire Laura Mulvey, la chercheuse à qui l’on doit le terme de « male gaze », il pourrait être inhérent à la façon dont le cinéma sexualise les femmes par essence. 

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Le concept se popularise durant la Seconde Guerre mondiale, à travers l’archétype de la pin-up, incarnée par des actrices comme Marilyn Monroe ou Jean Harlow. Alors que la censure fait rage à Hollywood et interdit toute forme de sexualité à l’écran, ces dernières sont chargées d’une mission périlleuse : suggérer beaucoup sans montrer grand-chose.

Une tâche que réussit parfaitement Rita Hayworth dans Gilda, grâce à une scène cultissime de strip-tease, où l’héroïne a seulement le temps d’ôter un gant avant de se faire interrompre, laissant son public imaginer le reste.

La fabrique des sex-symbols

En coulisse, la métamorphose d’actrices en sex-symbols, néanmoins, est douloureuse. Pour façonner des icônes rentables, les producteurs sont prêts à tout. Rita Hayworth, née Margarita Carmen Cansito, doit ainsi changer de nom sur ordre de Columbia, afin d’effacer ses origines hispaniques, jugées trop exotiques. Le directeur du studio lui impose un an d’électrolyse, soit des chocs électriques destinés à faire reculer sa ligne d’implantation capillaire pour agrandir son front, avant de lui teindre les cheveux en roux. 

Hayworth n’est pas la seule à devoir subir ce type de tortures. Marilyn Monroe, qui fait ses débuts sous le nom de Norma Jean, sera assignée à un régime alimentaire strict et devra passer du brun au blond. Jean Harlow, un autre sex-symbol notoire, deviendra presque chauve à force de faire décolorer ses cheveux à l’eau de javel et à l’ammoniaque – une pratique qui aurait pu accélérer son décès, dû à une insuffisance rénale, à seulement 26 ans. 

En 1976, l’actrice Jane Fonda dénonce ce remodelage constant dans le documentaire Sois-belle et tais-toi de Delphine Seyrig. « Je n’oublierai jamais le premier jour où j’étais [aux studios] Warner Brothers », explique-t-elle. « Ils m’ont dit qu’il fallait que je me teigne les cheveux en blond (…), ils voulaient que je me fasse casser la mâchoire (…) pour creuser les joues. (…) C’était très clair : j’étais un produit du marché. Moi Jane Fonda, était là, et puis cette image était là » résume-t-elle, en désignant deux espaces distincts avec ses mains. Rita Hayworth parle elle aussi de cette irréconciliable dichotomie entre sa personne publique et privée. « Les hommes vont au lit avec Gilda, mais se réveillent avec moi », aurait-elle déclaré dans une formule restée célèbre. 

Sydney Sweeney dans Euphoria
Sydney Sweeney dans Euphoria

Le prix du succès

Depuis le gant de Gilda, l’érotisme à l’écran a bien changé, mais les sex-symbols, eux, sont toujours là : Brigitte Bardot nue dans Le Mépris dans les années 1960, Sharon Stone croisant et décroisant les jambes dans Basic Instinct ou Pamela Anderson courant sur la plage en maillot rouge dans les années 1990 et, plus récemment, Sydney Sweeney topless dans Euphoria… Comme pour Rita Hayworth en son temps, l’hypersexualisation constante de ces actrices chargées d’érotisme s’avère pesante. 

Enfermées dans un personnage unidimensionnel aux allures de fétiche, elles peinent à décrocher des rôles plus exigeants. « J’ai toujours été une grande fan de cinéma, même si on m’a surtout vue dans Alerte à Malibu. À l’époque, personne ne le savait, mais je lisais du Tennessee Williams, de l’Eugene O’Neill, des pièces de Sam Shepard »,  nous confiait Pamela Anderson en entretien.

« Le statut (…) et la carrière [de Pamela Anderson] révèlent tous les dangers auxquels sont encore exposées les célébrités féminines quand elles sont surdéterminées comme objets érotiques », note Jeffrey A. Brown. Lorsqu’elles osent faire un pas de côté, ces dernières s’attirent les foudres de leurs fans, comme le prouvaient les réactions outrées suite à la publication d’une photo de Sydney Sweeney dans le rôle de la boxeuse Christy Martin, où elle arbore des biceps saillants et un jogging à des années lumières de ses décolletés dans Euphoria. « Ils pensent à vous comme à une chose », déclarait Rita Hayworth en interview. « Tout ce qu’ils veulent, c’est l’image. » 

Reprendre le contrôle

En 2025, face aux dérives médiatiques et à l’hypersexualisation des actrices, plus question de « put the blame on Mame », comme le suggérait Gilda avec sa chanson centrale, qui rendait le charme d’une femme responsable de toutes les catastrophes naturelles de l’Histoire. Les studios sont attendus au tournant concernant la façon dont ils traitent les actrices. La reconnaissance progressive du fardeau qui pèse sur les sex-symbols leur a permis de regagner une forme d’auto-détermination, et de se distancier, chacune à leur façon, des attentes qui pèsent sur elles.  


Pour se retrouver, Pamela Anderson refuse de porter du maquillage, y compris à l’écran. « Je ne veux pas que les gens pensent à moi comme à l’autre, le personnage de cartoon que j’ai créé », expliquait-elle récemment au Drew Barrymore Show.

« Après avoir joué un personnage comme Cassie dans Euphoria, c’est automatique : ‘‘Oh mon Dieu, sex symbol’’ », confiait quant à elle Sydney Sweeney au magazine Hello Giggles en 2020. « C’est parce que bien souvent, il n’y a que deux options pour les femmes à l’écran : la profondeur sans sexualité, et la sexualité sans profondeur. » 

Pour y remédier, cette dernière a lancé en 2020 Fifty-Fifty, sa propre boîte de production, afin de challenger les stéréotypes féminins à Hollywood.

Une démarche que Rita Hayworth n’a pas eu le luxe d’entreprendre, mais qu’elle approuverait probablement, elle qui déclarait en 1967 : « Je suis une actrice, j’ai du talent. Je peux jouer plein d’autres choses. Je ne veux pas être Gilda toute ma vie. »

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: Gilda de Charles Vidor (1h19), Park Circus, ressortie le 19 mars