
Blue Sun Palace raconte l’histoire d’un groupe de femmes travaillant dans un salon de massage chinois à New York. Pourquoi situer votre histoire là-bas ?
J’ai commencé à écrire Blue Sun Palace à une période où de nombreux crimes de haine anti-asiatiques ciblaient des salons de massage. Il y a eu les fusillades des spas à Atlanta [en mars 2021, trois salons de massage ont été la cible d’attaques violentes, faisant huit morts, dont six femmes d’origine asiatiques ndlr], mais aussi à Flushing dans le Queens, là où j’ai grandi. Tout cela m’a profondément interpellée et j’ai commencé à réfléchir à la manière dont ces salons de massage et les femmes qui y travaillent n’étaient pas représentés de manière fidèle dans les films ou émissions de télévision. J’ai voulu faire un film qui changerait le regard des gens sur ces femmes.
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Le film est justement tourné à Flushing, un quartier habité en grande partie par une communauté asiatique, situé à New York. Pourtant, on ne voit quasiment jamais cette ville, ni l’extérieur. Pourquoi ?
Blue Sun Palace n’est pas une autobiographie, mais il est en grande partie inspiré de mes expériences du deuil et de la perte [la réalisatrice a perdu son père à l’âge de 16 ans, ndlr]. Je n’étais pas retournée à Flushing depuis mes 17 ans, mais j’ai choisi de le mettre en scène d’une manière fidèle à mes souvenirs. Cette communauté particulière d’immigrés vit à Flushing comme dans une sorte de bulle : ils se sont créé ces espaces, y vivent, y travaillent, y habitent… Ils essaient juste de survivre et ne connaissent pas la même chose de New York que nous. Ce choix de mise en scène est aussi lié à ma façon d’aborder le cinéma. Le cinéma doit nous permettre de partager l’expérience d’une personne qui peut être très différente de la nôtre. C’est important de voir au-delà du monde immédiat dans lequel nous vivons.
Blue Sun Palace raconte aussi une histoire d’amitié entre deux femmes, Didi et Amy, toutes les deux masseuses. Comment avez-vous imaginé cette relation ?
J’écris toujours à travers le filtre de ma propre expérience, donc j’ai bien sûr pensé à toutes mes amitiés féminines. Mais pour préparer le film, j’ai aussi rencontré des femmes qui travaillaient dans ces salons. Beaucoup d’entre elles me disaient qu’elles se soignaient et se massaient les unes et les autres, car après une longue journée de travail sur le corps d’autres personnes, qui d’autre le ferait pour elles ? J’ai trouvé cette entraide et cette solidarité très douce et tendre.
La solidarité est aussi au cœur de l’expérience du deuil que fait le personnage d’Amy, après la disparition brutale de Didi.
Le deuil est une expérience que l’on fait seul, mais généralement avec l’aide d’autres personnes. Ce sont ces expériences partagées qui nous aident à nous en sortir. C’était primordial pour moi que mes personnages bénéficient d’un soutien.
La scène d’ouverture du film est impressionnante : il s’agit d’un long plan séquence qui suit en gros plan Didi et son amant, Cheung, alors qu’ils dînent ensemble. Comment l’avez-vous conçue ?
Ça a été une de mes scènes préférées à tourner. Je voulais qu’on puisse avoir l’impression d’être dans le moment avec eux, qu’on tombe nous aussi amoureux de Cheung, en même temps que Didi. Ce que j’aime avec le cinéma, c’est que tout n’a pas besoin d’être dit. Dans un plan comme celui-ci, on ressent ce qui lie ces deux personnages l’un à l’autre grâce à la manière dont la caméra les filme. Cette scène n’a même pas été si difficile à tourner. J’avais un directeur de la photographie extraordinaire [Norm Li, ndlr], qui connaissait très bien l’histoire et mes goûts. Tout le film a été tourné en dix-huit jours, ce qui était très compliqué, mais le travail de préparation de toute l’équipe a permis de rendre ça possible.
De quelle façon avez-vous travaillé avec les acteurs pour créer cette proximité entre eux ?
Avec ma directrice de casting [Kate Antognini, ndlr], on les a choisis en fonction de leurs similitudes avec leur personnage et de la manière dont ils pourraient s’entendre tous ensemble. J’avais adoré le travail de Wu Ke-Xi [qui incarne le personnage d’Amy, ndlr] dans Nina Wu [réalisé par Midi Z en 2019, le film raconte l’histoire d’une jeune actrice qui se confronte au sexisme de l’industrie du cinéma, ndlr] et Lee Kang-sheng [qui joue Cheung, ndlr] est une icône du cinéma taïwanais [il a notamment joué dans La Rivière (1997) ou Les Rebelles du dieu néon (1998), tous deux de Tsai Ming-liang, ndlr]. Je n’en revenais pas quand j’ai su qu’ils voulaient bien jouer dans mon film. Ensuite, même si le scénario était très écrit, j’ai demandé aux acteurs d’improviser pour rendre les dialogues plus authentiques. On a fait beaucoup de répétitions et ils ont surtout fait beaucoup de choses ensemble en dehors du plateau de tournage. Ils sont devenus amis à leur tour.

Quels films vous ont inspirés pour Blue Sun Palace ?
Quand j’ai commencé à écrire sur le temps et le travail d’une femme, j’ai bien sûr pensé à Jeanne Dielman 23, Quai Du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman [réalisé en 1976, le film raconte le quotidien d’une mère de famille qui se prostitue, ndlr]. Ce film a changé ma façon de penser et m’a fait comprendre ce que le cinéma pouvait être. J’ai aussi pensé à Taipei Story d’Edward Yang [réalisé en 2017, ce film raconte l’histoire d’un couple dont la relation s’étiole, ndlr]. Pour sa façon de laisser ses personnages dériver dans un espace, et la manière dont sa manière d’utiliser les non-dits. Et puis beaucoup de gens me citent Sueurs froides [réalisé en 1958 par Alfred Hitchcock, ce film raconte l’histoire d’un inspecteur de police qui s’éprend de la femme qu’il doit surveiller, ndlr] comme source d’inspiration. Ce n’était pas une référence consciente, mais c’est un film que j’ai beaucoup regardé. Structurellement, il a des similitudes avec Blue Sun Place.
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je travaille sur mon second long métrage. Un film sur ma mère entre autres, qui s’appelle pour l’instant My Mother and Yours. Mais je n’en dirais pas plus, il n’est qu’en phase de développement.
Blue Sun Palace de Constance Tsang (Nour Distribution, 1h56)